Contexte et enjeux
Malgré la dynamique de spécialisation et d’homogénéisation des assolements lors du processus de modernisation de l’agriculture au 20e siècle, l’agriculture a besoin de la plus grande diversité cultivée possible, et d’espèces et variétés adaptées localement et à des modes de gestion n’utilisant pas de fertilisants ou de pesticides de synthèse. Dans ce contexte, trois espèces de blés anciens dits « vêtus » – l’engrain (Triticum monococcum), l’amidonnier (Triticum turgidum subsp. dicoccum) et l’épeautre (Triticum aestivum subsp. spelta) – suscitent un regain d’intérêt pour l’agriculture biologique, notamment pour leur qualité nutritionnelle et leur rusticité supposée. Ces espèces sont dites « vêtues » car le grain reste entouré de ses glumelles après battage, ce qui implique une étape de décorticage supplémentaire pour obtenir des grains « nus ».
Dans le cadre d’un projet de recherche participative lancé en 2019 avec six agriculteur.rices, l’ARDEAR, le CRBA, et une équipe de recherche interdisciplinaire (CNRS, INRAe, ISARA), tous réunis autour du travail de thèse de Sofia Correa, plusieurs espèces et variétés de ces blés vêtus ont pu être cultivées et évaluées pour la première fois dans la région lyonnaise dans le but de fournir une première caractérisation agronomique de ces variétés et d’apprécier les spécificités de chaque espèce et la diversité variétale présente.

L’essai a porté sur 23 variétés : 7 engrains, 8 amidonniers, 8 épeautres, auxquelles s’ajoutent 8 variétés ou mélanges de blé tendre utilisés comme témoins. Les variétés sont majoritairement des populations et variétés de pays issues de conservations paysannes, certaines provenant de banques de gènes.
L’essai principal a été conduit au CRBA (Charly, Rhône), selon des pratiques biologiques et sans fertilisation. Les quelques résultats principaux présentés ici sont issus des mesures réalisées lors de la campagne de culture 2021-2022. Cette campagne a été marquée par une sécheresse importante (seulement 114 mm de janvier à mai). Les variables mesurées couvraient trois grands critères agronomiques jugés prioritaires par les agriculteurs : compétitivité vis-à-vis des adventices (taux de couverture du sol, tallage, port des plantes), résistance à la verse (hauteur finale, port), et rendement (rendement relatif, poids de mille grains, teneur en protéines).
Principaux résultats
L’engrain se distingue nettement des autres espèces

L’engrain présente un profil agronomique clairement différencié. Cette espèce a un tallage plus important (production de tiges) et un port plus étalé mais un cycle phénologique plus long (épiaison début juin), ce qui conduit à une couverture du sol efficace mais tardive (avril). Les grains sont plus petits que pour les amidonniers, les épeautres et les blés tendres (PMG moyen de 23,6 g, contre 36-39 g pour les autres espèces), et la masse des grains récoltés et nus (après décorticage) représente en moyenne 60% de la masse totale des épis, contre 65 % pour l’amidonnier et l’épeautre, et 74 % pour le blé tendre. En revanche, la teneur en protéines des grains est plus élevée, avec en moyenne 17,3% de protéines contre 14,1 et 14,4 % pour les amidonniers et les épeautres, et 12 % pour les blés tendres, dans un contexte sans fertilisation.
Amidonnier et épeautre : plus de variabilité, plus de choix

L’amidonnier et l’épeautre ne se distinguent pas nettement l’un de l’autre mais présentent tous deux une variabilité intra-espèce plus grande, ce qui offre davantage de marges de sélection variétale. Certaines variétés d’amidonnier (ex. Bleu d’Éthiopie) montent en épi très tôt (13 mai), avec une stature courte (60 cm) — intéressant pour limiter la verse. De plus, il s’agit d’une variété avec une bonne aptitude au battage, ne nécessitant pas de décorticage. D’autres variétés d’amidonnier (Roux Blanc, Blanc Long) atteignent des PMG élevés (46–54 g), bien au-dessus de la moyenne de l’espèce. Pour les épautres, les variétés Escanda de Asturias et de Manitoba sont très hautes (97–98 cm), ce qui peut augmenter le risque de verse mais aussi la compétitivité vis-à-vis des adventices.
Le blé tendre reste plus productif, avec des teneurs en protéines plus faibles
Les variétés modernes de blé tendre confirment leurs avantages en termes de rendement relatif (73–79 % de la masse des épis correspond aux grains) et de précocité, mais affichent des teneurs en protéines plus faibles avec un léger avantage pour les variétés de pays (12–13,5 %).
L'approche participative, une démarche exigeante mais pertinente
Ces résultats appellent à beaucoup de nouvelles mesures et d’expérimentations dans d’autres conditions de culture, mais ils offrent d’ores et déjà une première caractérisation indispensable pour discuter collectivement des voies de diversification désirables pour les agriculteurs, selon leur contraintes et ambitions particulières. Cette première année a eu une valeur d’amorçage : des questions très larges au départ, elle a permis de faire émerger des interrogations plus précises et opérationnelles (effets de la densité et de la date de semis, pratiques pour améliorer le tallage) témoignant d’un apprentissage collectif réel et d’une motivation des parties prenantes à poursuivre le projet. Les essais ont par ailleurs permis de créer des liens entre acteurs d’une même région qui ne se connaissaient pas, et ont donné lieu à des événements locaux de sensibilisation à la biodiversité céréalière.
La démarche participative a reposé sur des interactions individuelles régulières entre chercheurs et agriculteurs, en complément des ateliers collectifs. Ce format, plus facile à coordonner, a facilité le partage de résultats préliminaires et l’intégration des savoirs pratiques des agriculteurs à chaque étape. Sur le plan organisationnel, le projet a mis en lumière le temps important que représente la participation pour les agriculteurs, la dépendance aux financements disponibles, et le rôle clé de la coordination assurée par l’équipe scientifique. Au final, malgré les exigences et le temps long qu’impose l’approche participative, cette dernière permet justement de valoriser des résultats préliminaires comme une étape essentielle pour avancer et réorienter collectivement et en continue les choix d’espèces et de variétés à travailler, mais aussi les stratégies de mesures et d’expérimentation à réaliser. L’objectif étant d’aboutir aux résultats les plus utiles possibles, mais aussi et surtout de faciliter des apprentissages et des espaces d’échanges pour le plus grand nombre.